Le silence : une langue chez les Aborigènes, un vide chez nous
Commençons par un chiffre, car il a de quoi inquiéter. Un adulte occidental consacre aujourd’hui près de quatre heures par jour aux seuls médias sonores. Podcasts, musique, radio, streaming. Chez les jeunes, cela dépasse quatre heures et demie. En y ajoutant les écrans, plus de la moitié de notre temps éveillé est occupée par un son.
En face : la plus ancienne culture continue du monde utilise le silence comme une langue depuis 65 000 ans. Les mêmes humains, les mêmes oreilles. L’une voit dans le silence un vide à combler, l’autre une langue à parler.
Le silence semble une chose simple. Mais le sens que nous lui donnons trahit la culture elle-même. Une société voit-elle dans le silence une paix ou une menace ? Cette seule question suffit à révéler le rapport qu’elle entretient avec le monde.
Cet article met côte à côte la tradition aborigène d’Australie et l’Occident moderne, celui d’après les Lumières.
Là où se taire est une langue
Dans les sociétés aborigènes, le silence n’est pas un vide : c’est le sol. Chez les Arrernte ou les Pitjantjatjara, se mettre à parler dès la première rencontre passe pour une grossièreté. On s’assoit d’abord ensemble, on reste dans le silence. Cette attente fait place à la présence de l’autre — non pas pour le connaître, mais pour lui laisser de l’espace. Pendant le deuil, ce silence peut durer des semaines. Là où la douleur est trop profonde pour que les mots y circulent, le silence devient la seule langue honnête.
Cette tradition porte un nom : le « dadirri ». Venu du peuple Ngan’gikurunggurr, dans le nord de l’Australie, le mot a été fait connaître au monde par l’aînée Miriam-Rose Ungunmerr-Baumann. Il signifie « écoute intérieure profonde, conscience calme et silencieuse ». Selon ses propres mots : « Quand on vit le dadirri, on redevient entier.
Je peux m’asseoir au bord de la rivière ; même si un proche vient de mourir, je trouve ma paix dans cette conscience silencieuse. » Une guérison qui vient en écoutant et en se taisant.
Ce silence tient aussi à la terre. Dans la tradition aborigène, le « Country » — la terre à laquelle on appartient — est un être vivant, et on ne peut l’écouter qu’en se taisant. L’ancien qui s’assoit sur le sol et écoute le vent, les oiseaux, le bruit de l’eau écoute en réalité la voix de ses ancêtres. Le silence n’est pas ici un repli : c’est l’ouverture maximale au monde. Parler ramène l’attention sur soi ; se taire vous relie à tout ce qui vous entoure. L’homme moderne croit que le silence est le moment où rien n’arrive.
Pour l’Aborigène, c’est au contraire le seul moment où tout peut être entendu.
Ce qui frappe ici, c’est que le dadirri n’est ni une thérapie, ni un remède, ni une technique. C’est une manière d’être.
Pendant que l’Occident transforme aujourd’hui la pleine conscience en une industrie de plusieurs milliards, ces peuples anciens portent la même conscience silencieuse dans le tissu du quotidien depuis des dizaines de milliers d’années. Ce que nous croyons redécouvrir, ils ne l’ont jamais perdu. Et il a fallu que nous en fassions une application, un stage, un programme payant — parce que nous croyons qu’une chose perdue ne se récupère qu’en l’achetant.
Le monde qui a fait du vide un ennemi
L’univers occidental d’après les Lumières, lui, a perçu le silence comme un problème. Au dix-huitième siècle, les salons parisiens ont érigé la conversation ininterrompue en vertu : on y jugeait un esprit à sa capacité de ne jamais laisser un échange retomber. La langue en a gardé la trace. Quand une table se tait d’un coup, on dit qu’un ange passe — comme s’il fallait nommer l’intrus pour le supporter.
Puis sont venus la radio, la télévision, Internet. Aujourd’hui, une musique de fond joue dans le centre commercial, dans l’ascenseur, dans la salle de sport. Le silence est devenu l’ennemi que l’architecture doit combattre.
L’Occident n’a pourtant jamais parlé d’une seule voix. Au cœur de la même civilisation, les monastères ont tenu le silence pour sacré pendant des siècles. Les trappistes, qui doivent leur nom à une abbaye normande, La Trappe, entrent encore chaque soir dans le « Grand Silence ». De la prière du soir jusqu’au lendemain matin, pas un mot, car on croit que Dieu ne s’entend que dans un esprit qui se tait. En chassant le silence de la rue, l’Occident l’avait mis à l’abri derrière des murs — ceux de La Trappe, ceux de la Grande Chartreuse. Ce qui a disparu n’est peut-être pas le silence lui-même, mais la place qu’on lui réservait.
Quand une culture bâtit toute une technologie et des industries entières pour fuir le silence, c’est qu’elle a un problème avec lui. Se sentir obligé de combler le vide n’est pas un confort, c’est une angoisse. Et cette angoisse est devenue si normale que nous ne la voyons plus.
Aujourd’hui, cette angoisse a même ses symptômes : ne pas tenir sans consulter son téléphone, tendre la main vers un écran au premier moment creux, sentir un malaise monter dès que le silence s’installe. Toute une industrie, celle de l’attention, s’est construite exactement sur cette peur du vide ; chaque notification, chaque vidéo qui se lance toute seule est conçue pour remplir l’espace laissé au silence. Car dès que nous nous taisons, nous pensons ; et dès que nous pensons, nous nous mettons à questionner. C’est peut-être là la vraie peur du monde moderne : le silence nous laisse seuls avec nous-mêmes, et c’est souvent la rencontre que nous fuyons le plus.
L’humanité oublie parfois ce qu’elle sait déjà. Dès le dix-septième siècle, le mathématicien et physicien Pascal l’écrivait : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Pascal avait vu depuis longtemps cette fuite de l’homme devant son propre esprit. L’économie de l’attention n’a pas inventé cette fuite ancienne, elle l’a seulement industrialisée.
La divergence des deux chemins n’a rien d’un hasard. Les Lumières ont déclaré que la raison humaine pouvait définir chaque recoin de l’univers. Ce qui échappe à la définition est soit incomplet, soit dangereux. Le silence ne se définit pas : il faut donc le remplir. La cosmologie aborigène part de l’extrémité inverse. L’univers est déjà plein de sens ; il ne revient pas à l’homme de produire ce sens, mais de lui prêter l’oreille. Et c’est précisément le silence qui rend cette écoute possible.
Un détail récent en dit long. Une vidéo montrant la visite de la pièce la plus silencieuse du monde a circulé partout ; dix jours plus tard, un autre youtubeur s’y rendait, puis un autre encore. Le silence, visiblement, fait des vues. Le signal n’est d’ailleurs pas neuf : il y a vingt ans, un documentaire de près de trois heures et presque sans un mot, tourné chez les chartreux, trouvait son public dans les salles françaises. Une chambre à zéro décibel filmée tous les quinze jours finit par nous rappeler ce qui nous manque.
La vraie question est peut-être celle-ci : À partir de quel moment une culture commence-t-elle à craindre le silence ? Et lorsqu’elle transforme cette peur en industrie, qui lui rappellera ce qu’elle a perdu sous le bruit qu’elle a gagné ?
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