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Le dert turc : partager son souci ou le taire

Languessence·20 juillet 2026·7 min de lecture

La Norvège compte parmi les pays les plus prospères du monde. Elle compte aussi parmi ceux où l’on partage le moins ses états d’âme. Coïncidence, ou causalité ? Peut-être un peu des deux.

Les pays scandinaves trônent depuis des années en tête des classements du bonheur. La Turquie, elle, occupe une tout autre position sur l’échelle de la proximité sociale, de la chaleur humaine et du partage émotionnel. Nous avons donc sous les yeux deux systèmes : l’un délègue le souci à l’État, l’autre l’ouvre à autrui. Et les deux fonctionnent, chacun dans ses propres termes. Reste à comprendre ce que cela signifie.

Le « dert » turc : non pas un fardeau, mais un pont

Traduire le mot turc dert en français impose une simplification brutale. « Souci », « ennui », « peine », « tourment » : aucun de ces termes ne porte la fonction sociale que dert occupe en turc. Le mot désigne à la fois la mauvaise passe que l’on traverse, le problème, la difficulté, l’inquiétude, le malaise, le chagrin, la maladie. Nous parlons d’un mot bien plus englobant que les nôtres. Il est entré en turc à partir du persan ancien dard (درد).

Le dert n’est pas un simple problème. C’est une difficulté qui attend d’être partagée, qui ne se dénoue qu’une fois partagée, et qui ne prend sens que dans ce partage.

C’est précisément le genre de mot que Barbara Cassin range parmi les intraduisibles : non pas ce qu’on ne peut pas traduire, mais ce qu’on n’a jamais fini de traduire. Chaque équivalent français en attrape un morceau et laisse filer le reste.

En turc, on dit d’une personne en peine que quelqu’un « connaît son dert ». Cela ne veut pas dire résoudre son problème. Cela veut dire le comprendre. La nuance paraît mince, elle est en réalité considérable : le problème peut rester entier, mais être compris soigne déjà en soi. L’expression dert ortağı, l’« associé en souci », résume exactement cela. L’associé ne coupe pas la peine en deux ; il la rend portable. Dans un village d’Anatolie, frapper à la porte du voisin et rester assis des heures à déverser son dert remplit la même fonction que frapper à la porte d’un thérapeute. Avec une différence : chez le thérapeute, on va chercher une compétence ; chez le voisin, on va chercher un être humain.

Le proverbe « qui ne dit pas son mal ne trouvera pas son remède » relève à la fois d’une psychologie populaire et d’un principe d’ingénierie sociale. Exprimer est le premier pas vers la guérison, mais cette guérison n’est pas individuelle : elle est relationnelle. Le remède au mal passe par l’autre. En racontant son souci, on ne décrit pas seulement des symptômes ; on invite quelqu’un dans un cercle de confiance.

La notion se confond parfois avec les troubles de la santé mentale. Or le dert désigne plutôt les difficultés ordinaires, celles du quotidien. Autant être clair : se confier à un proche et recevoir un accompagnement clinique sont deux choses distinctes. Le partage social peut constituer un amortisseur puissant. Mais face à une dépression chronique, à l’anxiété ou au traumatisme, le soutien professionnel reste indispensable.

Le divan du café anatolien

En Anatolie, ouvrir son dert est un geste d’intimité. Raconter sa peine à quelqu’un, c’est lui dire qu’on lui fait confiance. Et cette confiance n’est pas choisie : elle se trouve, au fil du voisinage, de la parenté, de l’appartenance au même pays natal. Les cercles sociaux bâtis sur la logique du réseautage urbain resteront-ils là le jour où vous ne servez plus à rien ? Le maillage anatolien du dert ne le garantit pas, mais il le met à l’épreuve.

Au cœur de la culture du café populaire turc se trouve le fait de se confier mutuellement. On n’y boit pas seulement du thé, on n’y échange pas seulement des nouvelles : on y échange des peines. Le verbe dertleşmek dit exactement cela — chercher ensemble, sur un terrain commun, une issue à ce qui pèse. Même si la charge ne s’allège pas, la multiplication des mains qui la portent soulage.

La psychologie moderne a confirmé ce mécanisme sous le nom de « soutien social ». Les recherches montrent qu’il accélère le rétablissement psychologique autant que physiologique — le cortisol baisse, l’immunité se renforce, l’espérance de vie s’allonge. L’Anatolie appliquait cela depuis des siècles ; les neurosciences ne font que le mesurer.

La loi de Jante et la vertu du silence

Dans la culture nordique, l’expression des émotions obéit à une autre logique. En Suède, le lagom — « ni trop, ni trop peu, juste la mesure » — ne concerne pas seulement les quantités, mais aussi les affects : ni trop ouvert, ni trop fermé. Manifester une émotion intense contrevient à la norme sociale.

Quant à la Janteloven, la loi de Jante, elle a été formulée en 1933 par l’écrivain dano-norvégien Aksel Sandemose, qui codifiait ainsi des normes bien réelles : « Ne va pas croire que tu vaux mieux que les autres. » Ses dix commandements disent tous la même chose : ne parle pas d’en haut, ne te mets pas en avant, ne te plains pas trop. La règle est parfois critiquée, parce qu’elle étouffe l’individualité. Mais elle glisse aussi, en sourdine, une autre consigne : « Règle tes problèmes toi-même. »

L’État-providence nordique appuie cette règle sur une infrastructure institutionnelle : système de santé solide, assurance chômage, services d’accompagnement psychologique. Il devient moins nécessaire de partager sa peine, puisque l’État en assume déjà une part.

Un point mérite qu’on s’y arrête. Selon le Rapport mondial sur le bonheur, la Finlande, le Danemark et la Norvège occupent depuis des années les trois premières places. La Turquie se situe bien plus bas. Ce classement montre comment le choix de partager ou de taire sa peine construit deux formes différentes de « bonheur ». Le modèle nordique fait confiance au système ; le modèle anatolien fait confiance à la personne. Les deux fonctionnent, autrement, et produisent autre chose. Le bonheur nordique naît de la sécurité et de l’autonomie ; celui d’Anatolie, de la chaleur et du partage.

D’où vient l’écart : la communauté ou l’institution

La culture turco-anatolienne s’est construite sur de petites communautés et des réseaux de solidarité. Historiquement, chaque fois que l’État a paru lointain ou peu fiable, les gens se sont réfugiés les uns chez les autres. Le partage du dert est un produit de cette culture du refuge : là où manque une institution digne de confiance, on cherche une personne digne de confiance.

La culture nordique, elle, s’est construite sur un État fort et sur l’autonomie individuelle. Dans les pays du Nord, le contrat social s’est consolidé assez tôt ; l’État a gagné en crédibilité ; les individus ont pu organiser une vie plus autonome, sachant qu’ils pourraient s’appuyer sur le système. On ne partage pas sa peine, parce qu’on est convaincu qu’elle sera prise en charge.

La culture turque du dert n’est pas le produit d’un manque. Elle est à la fois un réflexe humain et une manière de tisser du tissu social. Le problème peut rester entier, la relation, elle, s’approfondit. Dans le modèle nordique, le problème se règle, mais la relation ne s’approfondit pas nécessairement — ce qui transparaît dans certaines statistiques de solitude des sociétés scandinaves. La Suède figure parmi les premiers pays au monde pour la proportion de personnes vivant seules, et cette « solitude structurelle » apparaît comme le coût silencieux du modèle.

L’effet secondaire inattendu du partage

Les travaux anthropologiques avancent ceci : partager sa peine ne relève pas seulement de la résolution de problème, c’est aussi une manière de fabriquer de la mémoire collective. En se confiant, les gens ne partagent pas que la douleur ; ils partagent l’expérience. « Un tel a vécu la même chose, et regarde comment il s’en est sorti » — voilà une transmission de récit. Dans les cultures orales, la sagesse se produisait par accumulation, au fil des confidences échangées au café. Les modèles occidental et scandinave ont transféré cette accumulation à une mémoire institutionnelle écrite : plus systématique, sans doute plus distante aussi.

C’est un déplacement que Montaigne aurait reconnu, lui qui rappelait que la parole appartient à moitié à celui qui parle et à moitié à celui qui écoute. Une archive garde le contenu ; elle ne garde pas cette seconde moitié.

Le mot dert appartient peut-être au turc et au persan. Mais réfléchir à la manière dont les êtres humains trouvent une issue à ce qui les accable dépasse largement une langue.

Ne l’oublions pas : qui ne dit pas son mal ne trouvera pas son remède.

S.K.C. écrit à Vienne le 20.07.2026.
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